Objectif Terre agit depuis plusieurs années auprès de personnes victimes de violences (mères célibataires et jeunes femmes victimes de violences familiales, enfants placés, etc.). Cette mission nous tient à coeur, car ainsi nous participons à la résilience et au soin de ces personnes, par des retrouvailles avec le plaisir de faire, découvrir, réfléchir et s’émerveiller en collectif. Il nous semble également important d’intervenir « de l’autre côté », c’est-à-dire auprès des auteurs·es de violences : au-delà de leur mission principale bien connue du grand public, les structures carcérales oeuvrent pour la réinsertion à travers différents dispositifs. Objectif Terre 77 y participe avec le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation, en proposant aux personnes détenues des ateliers collectifs et stimulants, visant à prendre soin de soi et à développer des relations saines au vivant, dans une démarche, entre autres, de prévention de la récidive. Où, pourquoi, comment ? Nos membres, intervenants·es ou administrateurs·rices, témoignent :
Membres du Conseil d’Administration :
« L’association Objectif Terre 77 travaille depuis 2018 en centre de détention, en Seine-et-Marne. Nos intervenants·es ont dû se préparer et s’adapter, pour travailler avec plaisir et efficacité dans ce contexte : Décor peu avenant, contraintes sécuritaires omniprésentes et parfois lourdes, public particulier (les personnes détenues, volontaires pour participer à un atelier)… Nos interventions sont fort appréciées, tant par les participants·es que par l’administration pénitentiaire.
Ce qui nous motive ici, c’est la conviction que même chez la personne détenue ayant commis les actes les plus terribles, il reste une parcelle d’humanité. La prison, l’enfermement, est la punition pour ces actes. Mais la punition ne peut et ne doit en aucun cas oublier ou effacer l’humanité d’un criminel, car c’est à partir de cette humanité qu’une réinsertion dans la société sera plus tard possible.
Les interventions que nous proposons, dans le cadre d’ateliers divers (voir ci-dessous), visent à soutenir, à réveiller cette humanité. Elles sont peu de temps dans la longue vie des personnes détenues. Mais nous savons l’importance d’un geste, d’une attention, d’un sourire, d’un regard, d’une parole.» Hugues Maury
« Aussi loin que je remonte, enfant déjà, j’ai été terrifié par l’incarcération, et j’ai su au fond de moi que jamais je ne pourrais être acteur de l’entreprise de détention. Je ne juge pas là le système de la prison, mais je ne peux envisager d’y participer sans souffrance personnelle.
Je n’ai pas été incarcéré, pas plus que je n’ai effectué de visite : Je n’ai donc jamais mis les pieds dans une prison. J’ai par contre connu des anciens détenus, qui ont été ‘dedans’ de quelques mois à plusieurs dizaines d’années. J’ai échangé avec eux, entendu leur douleur.
De mon ressenti intime et de ces expériences humaines découle mon souhait de mieux comprendre, de ‘ressentir’ le milieux carcéral. C’est pourquoi j’ai souhaité intégrer le groupe de travail d’Objectif Terre 77 sur la prison, et j’accompagnerais probablement un-e intervenant-e en tant qu’assistant.
Si je peux participer à proposer un modeste rayon de soleil à ne serait-ce qu’un détenu… »
Aurélien Kipman
« Pour moi, le rôle des structures carcérales ne s’arrête pas à l’incarcération pure et simple. Nos partenaires dans ce milieu ont le rôle essentiel d’aider les personnes détenues à limiter les dommages causés par la privation de liberté (sur elles-mêmes et les personnes qui les entourent de près ou de loin) et à préparer leur réinsertion dans la société. En effet, le principe d’emprisonnement, bien que nécessaire pour la sécurité de tous·tes, ne peut pas rester sans impact sur la vie en détention de toutes les personnes qui y sont détenues et celles qui y travaillent, ni sur le déroulement de la réinsertion.
Quand j’entre en prison pour y animer des ateliers collectifs, je mets de côté tout ce que mon imaginaire pourrait me souffler sur les raisons d’incarcération des participants. Je n’y songe même pas et le comportement des participants ne me le rappelle pas non plus puisque j’ai face à moi des personnes respectueuses et volontaires. C’est ce qui me permet de dérouler mes interventions sans inquiétude, avec pour unique objectif de participer, à hauteur de ce que je peux faire, à une société où la rédemption et le retour à la sérénité sont possibles. Les agents pénitentiaires pour la coordination culturelle, les associations partenaires comme la nôtre et autres acteurs qui oeuvrent pour des moments stimulants et collectifs en prison ne s’arrêtent pas à l’idée simpliste d’adoucir la vie des personnes détenues. L’ambition est bien plus vaste et permet l‘espoir d’une sérénité retrouvée, pour ces personnes et pour tous les membres de la société. »
« A chaque cycle programmé, la question se pose à nouveau pour moi de retourner travailler au Centre de Détention ; c’est lourd (ambiance générale, aspect des bâtiments, présence aléatoire des participants, énergie du lieu…) et en même temps je sais qu’une fois passées ces réticences (semblables aux portes de prison !) les ateliers se déroulent très bien. C’est même joyeux ! Je suis même fière de pouvoir contribuer à ma mesure à la possibilité de la réinsertion pour ces personnes et déjà, adoucir leur quotidien au moins le temps de l’atelier.
La question de la prison est très complexe : est-ce la bonne réponse à la paix et à la sécurité dans la société ? Je ne crois pas. En même temps il faut bien stopper les méfaits. Donc, arrêter les criminels !
Il me semble que c’est toute la société qui est à rénover pour que l’on n’ait plus (ou moins) de comportements « déviants », contre l’intégrité humaine. Mais ça, c’est une autre paire de manches ! Je rêve d’une société qui mise sur le soutien, l’amour, la coopération, la justice sociale, l’équité, la probité (des politiques), le partage des ressources… bref ! Une société qui en a fini avec le culte de la performance qui pousse à détruire l’humanité et le vivant* ! Un rêve éveillé 😊
La mission du SPIP est pour moi exemplaire et même si c’est difficile pour moi d’entrer dans la prison, je suis motivée pour y participer en contribuant par le rythme, l’expression, le jeu et mon humanité connectée à l’humanité des participants, à l’envie et à la possibilité d’une vie meilleure pour ces personnes. Nous parlions de rédemption ; c’est sans doute la chose qui me touche le plus. La possibilité de pardonner et de se pardonner et de s’ouvrir à une vie plus en phase avec le respect de la vie et de l’humanité en nous.
*CF Olivier Hamant : Antidote au culte de la performance / De l’incohérence, deux ouvrages salutaires ! »
« Je suis intervenue pour un cycle de 3 séances d’écriture autour de l’auto-louange : il me semblait certes délicat et osé d’amener les détenus à évoquer leurs forces et leurs qualités, mais essentiel dans leur processus de réconciliation avec eux-mêmes. J’ai aimé l’hétérogénéité et l’engagement de ce public d’hommes allant de la vingtaine à la soixantaine d’années, pour certains à peine francophones, d’autres diplômés et expérimentés. Leurs textes étaient d’une poésie touchante, et les partages ont amené certains à vouloir se pencher sur des ouvrages à lire.
Une fois passés les sas de sécurité, la cour de promenade et les escaliers grillagés, l’espace-temps de l’atelier est un creuset d’humanité. »
« Ma première expérience au centre de détention m’a beaucoup bouleversée et enthousiasmée. Elle a suscité une grande réflexion car j’avais du mal à expliquer la grande réceptivité et la grande sensibilité aux pratiques de yoga de ces hommes détenus de longue date. Certes, j’étais informée de leur pratique régulière avec une autre intervenante et seuls dans leur cellule mais cela n’expliquait pas tout. Je me suis mise à lire le livre de Michel Vaujour qui a passé 27 ans en détention dont 17 en isolement total et qui a découvert le yoga grâce à un livre. Il s’est mis à pratiquer intensivement jusqu’à modifier complètement son comportement et obtenir finalement une remise de peine pour bonne conduite alors qu’il fût l’homme le plus recherché qui ne pensait qu’à s’évader. J’ai écouté des entretiens de lui et j’ai remarqué qu’il avait le même regard que les détenus avec lesquels j’ai travaillé. Je mets donc cela sur le compte d’une pratique régulière et beaucoup de temps passé à l’introspection et à la méditation. Je soupçonne donc une ouverture et un accès à un niveau de conscience élevé auxquels d’autres pratiquants, même réguliers, ne peuvent accéder. Ce fût un grand enseignement et une grande expérience. »
« Intervenir en prison était très intimidant et en même temps interpelant pour moi. J’ai débuté mes premières interventions en 2023 pour accompagner les prisonniers autour de leurs émotions grâce aux bienfaits des automassages et de la relaxation. Ça a été très impressionnant de franchir l’ensemble des portes et des enceintes de la prison. Mais la coordinatrice nous aide énormément à nous sentir plus à l’aise par son contact direct, chaleureux, présent et attentionné envers les intervenants et les différents gardiens et acteurs du monde carcéral. Tout s’est toujours très bien passé ! En prison, le maître mot est l’adaptation : plus on reste souple, à l’écoute, disponible, dans l’acceptation des retards, des imprévus, des éventuels bruits dans les couloirs, du manque de place, manque de tapis… et plus tout se passe bien. Car les prisonniers sont respectueux, aidants, prévenants même, et reconnaissants. C’est un monde intense où les regards peuvent être bouleversants, les rencontres peuvent être très touchantes. Pas de place pour l’indifférence. Je vais y retourner de plus en plus confiante et vigilante en même temps. Forte de tous ces moments simples partagés avec eux où j’ai pu leur transmettre ce que j’aime et sentir que cela faisait sens pour eux et les aidait à mieux vivre dans leur tête et dans leurs corps. À trouver un peu de sérénité, un peu de calme et de détente. Donc oui, intervenir en prison est intense et remuant mais en acceptant de travailler sur soi, de s’accompagner déjà soi dans cette traversée intérieure et à ce que cela nous renvoie…c’est un très beau cadeau de vie et d’humanité qui en ressort. Merci Objectif Terre 77 pour ces possibles improbables qui deviennent réels et qui continuent à s’enrichir au fil du temps. »